November 4, 2009

Bel Le Mouton




Je m'appellais Bel, j'étais un mouton blanc tout comme les autres. Je pensais, je parlais et j'agissais comme eux. Je faisais partie du troupeau et je suivais le mouvement sans me poser de questions. Sans même en avoir le début d'une, le pire...

J'étais convaincu d'avoir raison car je faisais ce que tout le monde fait, et j'imposais ma vérité exigeant des autres qu'ils y adhèrent. Je ne connaissais rien d'autre. J'étais suffisant, intolérant mais en tous points conforme au normes établies que je ne voulais envoyer aux orties à aucun prix.

Parce qu'on m'a dit que c'était ainsi qu'il fallait faire, que je devais être.

Mais je fonctionnais bien, respectant les standards du bon mouton en harmonie. J'étais bien-pensant, je faisais partie des honnêtes gens, toujours à la mode, à la pointe du courant, surinformé, usant et abusant de mes médecins, et travaillant en dépit de ma nature paresseuse pour assurer ma survie et celle de ceux dont je me sentais responsable. J'obéissais aux lois, j'ai même défendu ma patrie en apprenant comment on tue des gens. J'étais très politiquement, pieusement, familièrement et spirituellement correct.

Parce qu'on m'a dit que c'était ainsi qu'il fallait être, que je devais vivre.

Métro, mieux, voiture, dodo, au boulot, voilà le résumé de ma vie. Ma conscience était morte. Comme une fleur fanée j'étais là, coupé de mes racines, mort avant l'heure. Mais je croyais être vivant !
J'ai cru en tout, me prenant au jeu que je jouais sans m'en rendre compte. J'étais père, travailleur, un pratiquant, enfant terrible, intellectuel, homme d'affaires, indifférent, un bon garçon, j'endossais mes rôles sans me poser de questions. J'étais inconsciemment tranquille du fond de mon ignorance, sans faire de vagues, j'avais quelques troubles, mais fallait pas le dire, surtout faire comme les autres pour ne pas me faire remarquer. J'étais mort de peur et j'achètais la paix que l'on me promettait à l'écran.

Parce qu'on m'a dit que c'était ainsi qu'il fallait vivre, que je devais faire.

Je faisais partie de la majorité silencieuse. Je faisais confiance en qui me gouvernait, c'était bon pour moi toutes ces lois qui me protègent. Je croyais qu'ils veillaient sur mon bien, sans eux, c'était le chaos et l'anarchie, ils le disaient tout le temps. Et je trouvais normale la hiérarchie sociale, des bergers pour encadrer des moutons, quoi d'illogique, des dominants pour des dominés, des riches et des pauvres, des faibles puisqu'il y a des puissants, ainsi allait le monde dont ils me parlaient. Je croyais aussi au bien-fondé de la guerre pour maintenir l'ordre qui assurait ma sécurité.

Parce qu'on m'a dit que c'était ainsi qu'il fallait survivre, que je devais le faire.

Et pour supporter tout ça, en récompense de mon obéissance soumise, je recevais des carottes.
Je fus promu à un échelon élevé, dans le rang des privilégiés. Je montais en grade jusqu'à devenir un berger moi-même, je vécus ainsi l'American Dream. J'ai caressé le pouvoir, dominé d'autres moutons, jétais craint et respecté, important dans mes fonctions. J'aimais ça donner des ordres. Et puis je n'étais plus un mouton anonyme, j'étais quelqu'un, j'avais du talent, j'étais influent. Je recevais les avantages financiers de ma promotion, j'agrandissais ma maison, je changeais souvent de voiture, j'impressionnais les autres moutons, j'étais un exemple à suivre. Mes titres, mes diplômes, ma position me distinguaient de la masse. On parlait de moi. Et, à la fin de mes jours, je savais que je recevrai le paradis pour l'éternité, à condition bien entendu d'avoir mené une vie exemplaire, conforme.

Parce qu'on m'a dit que c'était ainsi, le Paradis après... une vie de souffrances dans l'oubli de soi.

Ainsi soit-il, mais juste ici-bas.



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