August 1, 2010

L'histoire impossible 1





Centre psychiatrique de la Conception. Tout un programme.
- Comment allez-vous ?
Je viens d'être interné et on me demande comment ça va ? Je la regarde, ébahi. Mais je finis par comprendre que c'est juste l’accueil. Je m’aperçois soudainement que ce sont toujours les premiers mots que l‘on dit quand on se rencontre, souvent pas à bon escient, et qu‘on ne veut surtout pas s‘entendre répondre mal.
- Ça roule...
Ça me fait toujours bizarre de dire ça quand je le fais de mon fauteuil qui roule pas si bien que ça. Un calvaire, il va pas droit et pas adapté pour la balade. Et les cale-pieds pas ajustés, et le mal au dos que ça me fait. J’savais pas qu’il fallait vraiment un bon fauteuil roulant. Qui y pense quand tout va bien ? Mais faut en trouver un adapté à ta personnalité ! Moi, par exemple, j’étais un voyageur. J’ai même fait à pied le Chemin de Compostelle. Pèlerin j’ai été, à pied, important de le répéter quand on ne peut plus faire un pas sans tomber. Me faut donc un fauteuil adapté à ma soif de découvertes ! Qui me fatigue pas au bout de dix minutes ! Qui monte et descende les trottoirs ! Qui me rende mes jambes !!!... Ben loupé, j’ai le fauteuil remboursé par la Sécurité Sociale et ça me va pas du tout.
Vu sa tête,entre l’éclat de rire mal venu devant un handicapé en fauteuil roulant victime d’une sclérose en plaques qui l’amène en ces lieux pour tenter de gagner quelques mois d’une vie qui va s’avérer forcement trop courte, qui joue son dernier atout, et sa profonde compassion pour l’état dans lequel je suis, je ressens le besoin de l’aider.
- Enfin, ça va, dis-je en souriant de toutes mes dents, le regard pétillant façon clin d‘oeil.
Façon de ne pas s'allonger sur l'affaire qui me travaille grandement et pour laquelle je suis là, devant elle, Magalie, le prénom d'une ex que j'ai tant chérie, et qui me hante encore, bref.
- Vous êtes à la chambre numéro tant.
Impossible de me souvenir du nombre, je ne me souviens toujours pas du numéro de la mienne.
- Mais je crois que la chambre tant...
Va savoir.
- ... sera plus adaptée.
Sous-entendu en votre cas. J’adore les non-dits. Et je prends conscience que mon handicap est flagrant. Ça se voit tant que je suis handicapé. Et que c’est grave.
Il y a tant de mots, de gestes, de situations qui me rappellent que je ne suis plus un être humain. Et que je vais en toute certitude, inéluctablement vers une déchéance que nul n'admettrait jamais. Et que je suis ici pour repousser une échéance fatale. Je vais mourir. Pas facile à avaler. Et de mes mains avant que je ne puisse plus le faire.
Elle m'amène à la chambre je ne sais plus quoi.
- Avec une barre pour vous tenir dans les toilettes !
Elle est toute contente ! Guillerette ! C'est le genre de petit plus que l'on adore donner aux handicapés quand on a eu la chance de les côtoyer.
- Il n'y a pas de télé... ?
- J'm'en fous.
- Est-ce que ça vous va ?
- Tout est parfait !
Une barre pour me tenir dans les toilettes ? Le pied quand on est handicapé. Au moins, j'suis sûr de pas tomber quand je vais aller pisser, si j'en ai le courage.
- Vous avez besoin d'un pistolet pour la nuit ?
Je me demande encore pourquoi on appelle ça un pistolet ? Tu pisses dedans au lieu d'aller aux chiottes, parce que tu n'en as pas la force, mais qu'est-ce que ça a à voir avec un pistolet ? La forme ? Même pas. Bon, tu tires dedans mais ça n'a rien à voir non plus. Le contraire serait plus juste mais complètement idiot quand c’est toi qui urines dedans. Faut que je me renseigne. Ça me rappelle le « cheveu d'ange » qui bouche ma perf et m'évite d'être piqué tous les jours. Mon sang reste où il faut, la vie continue à m'irriguer.
- Vous êtes sûr que c'est son nom ?
- Oui, me dit l'infirmier mal rasé et sans broncher.
- Cheveu d'ange, comme c'est joli...
Laissant planer les petits points sur fond interrogatif, je ne peux m'empêcher de tourner ça dans ma tête, et dans tous les sens. J'y vois matière à écriture. Je souris, histoire de l'interpeller. Un cheveu d'ange retient mon sang. Un cheveu d'ange me pénètre et me garde en vie. Un cheveu d'ange m'évite la souffrance. Ne remplit-il pas là toute sa mission ? C'est si bien trouvé... Alors ils sont partout ? J'ai envie de lui crier tout ça ! Je veux savoir s'il sait ce qu'il fait, lui, pourvoyeur d'un si beau cadeau. Mais il s'occupe de ses petites affaires, sans oublier de se désinfecter les mains. Il prépare son matos avec la conscience professionnelle d'un huissier de justice pour le compte de la Banque de France. Il est venu pour ça, telle est sa mission.
- ... Après un long silence... C'est joli ! Cheveu d'ange ?...
- Oui.
Et rien de plus.
- Les repas sont à midi et six heures, mais on viendra vous chercher.
Comme si je pouvais me planquer dans un étage où toutes les portes sont verrouillées.
- Merci, c'est super.
C'est vrai que ça m'évite de faire attention à l'heure. Un, j'ai pas de montre. J'en ai plus depuis que je suis malade, je me fous du temps qui passe, je ne suis plus de ce monde, son temps n‘est plus le mien. De deux, je n'ai pas de portable. Ils donnent l'heure aussi. Bientôt ils te serviront même le pastis. J’ai calculé qu’avec le nombre d’applications proposées dans le portable j’sais pas quoi, j’veux rien savoir, il te fallait à peu près 900 ans pour utiliser chaque service proposé, genre apprendre le japonais. J’suis mort de rire. Trois, j'adore quand on me déstresse. Ok, on vient me chercher, et on me trouvera, pas question de s’échapper, que je dorme ou pas et où que je sois, donc pas bien loin, je me fous de l'heure, c'est plus mon problème mais le leur.
- Je vous laisse vous installer.
Ben ouais.
- L'interne va passer vous voir !
Je prends l'air émerveillé.
- A tout à l'heure ?...
- Oui ! Et un grand merci pour votre accueil.
Elle part rassurée. Il ne m'en fallait pas plus pour me sentir mieux.

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